Notre réponse à Madame le Consul Général de France à Dakar.
Bidon, le 13 juillet 2007
Madame le Consul Général de France,
C’est avec le plus grand intérêt que nous avons pris connaissance de votre courrier en date du 12 juillet 2007, relatif aux problèmes d’obtention de visas de nos invités sénégalais pour les rencontres d’Afrikabidon cet été. Nous vous remercions d’avoir pris la peine de répondre personnellement à ce sujet.
Et nous sommes heureux d’annoncer que, dans l’intervalle, trois autres invités, artistes de renommée internationale originaires de Gorée, ont obtenu le précieux laissez-passer. Que vos services en soient remerciés.
Nous n’alimenterons pas la polémique sur les propos qu’aurait tenus, ou non, votre collaboratrice. Il ne s’agit pas d’un débat ad hominem. En la couvrant, vous êtes dans votre rôle, ce que nous pouvons comprendre ; vous voudrez bien comprendre en retour que nous ne voyons pas, non plus, de raison de mettre en doute les témoignages de nos collaborateurs. Sachez simplement que, depuis que notre précédent communiqué de presse a été diffusé, c’est par centaines qu’affluent les témoignages d’ « usagers », qui sont pratiquement unanimes à dénoncer la piètre qualité de l’accueil réservé aux demandeurs de visas. Evidemment, ce n’est pas ici la seule représentation française au Sénégal qui est en cause.
Plus important à nos yeux : aucun des paysans diolas de Casamance que nous avions invités n’a obtenu de visa. Nous les avions invités pour qu’ils édifient, sur le site d’Afrikabidon, une case à impluvium, marque du génie de leur culture, parce que nous pensons que les pratiques et les savoir-faire sont aussi importants que les discours ; nous les avions invités pour qu’ils témoignent de la réalité profonde de l’Afrique, à 90% paysanne, dont la parole n’est jamais entendue. Nous les avions invités parce que ce sont des amis.
Il s’agit d’hommes profondément attachés à leur terre et à leur mode de vie, qui offraient toutes les garanties de retour. Les faire venir en France l’espace de quelques semaines, leur permettre de rendre compte de leur culture, de leurs aspirations, de leur propre conception d’un développement durable et respectueux de la terre et de la vie, était à nos yeux le moyen le plus sûr de pérenniser leur vie au pays - dans le droit fil de notre engagement quotidien.
Mais voilà, crime administrativement impardonnable, ils sont dépourvus de compte bancaire. Ce sont, selon les « critères objectifs » établis par l’Occident, de quasi indigents.
Personne plus que nous n’est sensibilisé aux problèmes que pose l’immigration clandestine. Nous affrétons chaque année des vols vers quelques-unes des régions les plus déshéritées de l’Afrique de l’Ouest, et subissons en conséquence de plein fouet - financièrement - les tentatives d’entrée illégale sur le territoire national. Nous mesurons pleinement la portée de nos invitations.
Ce qui est ici en cause n’est pas le plus ou moins bon fonctionnement d’une administration, et ne saurait se mesurer en termes de « taux d’augmentation de satisfaction » (qu’en termes poétiques...). Ce qui est ici en cause, c’est bel et bien l’établissement de facto d’un droit à deux vitesses, d’une sélection par l’argent. Le droit, en principe inaliénable, de chaque être humain à voyager est devenu un droit réservé aux riches - à ceux que l’Occident considère comme riches. La possibilité d’entendre la voix des petits, des humbles, de ceux qui n’ont pas le privilège de faire partie de l’intelligentsia africaine, est désormais close. Que l’on maquille cette réalité sous les oripeaux des « critères objectifs » ne change rien à l’affaire. C’est ceci qui, aux yeux du discours technocratique et légaliste, n’a été ni compris, ni intégré.
A mon tour, je vous prie de croire, Madame le Consul, en l’expression de ma considération distinguée.
Maurice FREUND
Président de Point-Afrique